jeudi 5 septembre 2013

Adieu tomates, fèves et fraises des toits

Marseille vit une véritable série noire. Après les arbres de la place de Lenche, ceux du jardin Levy, voici que ce sont les plants de tomates des locataires de Prado Plage (Habitat Marseille Provence) qui ont été arrachés en présence d'un huissier et des forces de l'ordre, mercredi dernier.

Heureusement qu'une tomate ne crie pas. Mercredi dernier, sur le toit terrasse des garages du groupe Prado Plage, des hommes ont arraché des plants de tomates à la tronçonneuse sous les yeux d'un huissier et d'un représentant des forces de l'ordre. Les tomates "dont certaines étaient encore vertes" n'ont pas été les seules victimes : du petit bout de jardin suspendu, il ne reste rien qu'un peu de terre grise et des touffes jaunies. "J'en suis malade. C'est simple : j'évite de regarder par la fenêtre, proteste Vincent Manca, le président de l'association de locataires de Prado Plage (Confédération général du logement). Le jour où ça s'est passé, les enfants en ont pleuré. Ils auraient pu au moins attendre qu'elles mûrissent". Ce massacre de tomates fait suite à une longue série d'arbres abattus au grand dam des riverains. 
Quelques jours après les faits, ils sont quelques uns à se serrer dans le salon du président. Tous sont locataires de cet ensemble immobilier à loyer modéré construit au tout début des années 80 pour l'office HLM de la Ville de Marseille aujourd'hui Habitat Marseille Provence. C'est ce même logeur social qui a décidé d'éradiquer les plantations que certains locataires avaient installé depuis plusieurs années sur le toit terrasse des garages qui borde l'avenue du commandant Rolland. "On n'exclut rien, préviennent-ils. Y compris d'aller jusqu'au bout et de porter plainte. Après tout, même si ce terrain ne nous appartient pas, ce qui poussait dessus était bien à nous". Et chacun de se remémorer les bols de fraises partagés entre voisins, les tomates qui poussaient volontiers "et les salades, les fèves, les pommes de terre... Attention, on n'est pas des céréaliers, on restait modeste. De tout cela, il ne reste rien", se lamente Clément Lévy, le trésorier de l'association.
A Prado Plage, chacun tient à son petit bout de paradis : un logement HLM à 200 mètres des plages, cela reste exceptionnel. Surtout que le petit ensemble d'immeubles de quatre étages est plutôt bien agencé. S'il a de nombreuses critiques sur le bâti, Vincent Manca s'en félicite : "La conception est vraiment exceptionnelle. L'architecte a pensé un lieu pour des personnes à petits moyens qui puissent vivre dans des conditions agréables. Par exemple, il avait mis à profit la pente légère du terrain pour que les toits des garages donnent directement sur les terrasses du rez-de-chaussée. Du coup, il a mis 20 centimètres de terre sur ces toits pour en faire des jardins suspendus". Sa voisine, Sophie Zinno s'en souvient bien, elle est la première locataire de cet ensemble qu'elle n'a jamais quitté. "J'y ai habité la même année que l'architecte qui avait pris un appartement au bâtiment D. Les appartements du rez-de-chaussée qui sont souvent dépréciés car peu lumineux bénéficient ici d'un véritable rez-de-jardin".

Pin, acacia et abricotier

Pendant des décennies, la nature a donc mis à profit ces 20 centimètres de terre pour proliférer : ici, un pin, là un acacia, plus loin un abricotier. Durant des décennies, une association employant des personnes handicapées venait entretenir les toits terrasses. "Du jour au lendemain, HMP nous a prévenus que l'association ne pourrait plus intervenir sur les jardins car les employés n'avaient plus le droit de travailler en hauteur", note Vincent Manca. Du coup, en l'absence d'arrosage et d'entretien, les locataires ont pris l'initiative d'assurer un minimum d'entretien et d'arrosage.
Tout se passait donc dans le meilleur des mondes potagers jusqu'à ce qu'une série de crispations rende plus complexes les relations avec le bailleur. "D'abord, la directrice d'agence a changé, note Georgette Levy. Avec la nouvelle, tout est devenu plus formel. Pour demander le certificat d'assurance, elle envoie un recommandé". Plusieurs points ont cristallisé les tensions : le quartier a été le théâtre de nombreux cambriolages du fait notamment des arbres qui n'étaient plus taillés et servaient d'escaliers aux malandrins. Ensuite, le logeur a voulu installer des portes blindées au frais des locataires, ce qu'ils ont refusé. Enfin, de nombreuses infiltrations ont commencé à voir le jour dans les garages. Pour le logeur, après expertise, la cause est entendue, ces infiltrations ont pour cause principale les plantations des toits terrasses.

Mise en demeure

"Pas du tout", protestent les locataires qui pointent une rénovation mal faite en 2006 et des malfaçons datant de la construction. Quoi qu'il en soit, cet hiver, le logeur a entrepris d'isoler les toits et de placer des grillages entre les terrasses et les jardins. Dans la foulée, HMP a annoncé vouloir poursuivre sa chasse aux infiltrations sur les garages chapeautés d'un potager. En mai, certains membres de l'association (par ailleurs jardiniers) reçoivent une mise en demeure :
Nous avons constaté que vous avez installé un jardin potager sur la toiture des garages se trouvant en bordure de l'avenue Commandant Rolland. Nous vous mettons en demeure de faire débarrasser notre toiture de toute plantation ainsi que de faire enlever les matériaux entreposés (pots, bac à compost,...) et cela dans un délai d'un mois. A défaut nous procèderons à l'enlèvement des plantations et de tout matériel présent sur la toiture.
La même mise en demeure rappelle l'interdiction formelle de "monter sur les toitures" non sécurisées ainsi que celle de "la culture de légumes [qui] endommage l'étanchéité de l'ouvrage". Par pétition puis par courrier, les jardiniers annoncent qu'ils s'opposeront à l'enlèvement de leur potager. HMP n'en a cure et convoque ouvrier, huissier et maréchaussée pour l'arrachage annoncé. Les locataires assistent impuissants au massacre à la tronçonneuse.
Même si les officiels présents ne sont pas insensibles au côté disproportionné de l'action, ils mettent en oeuvre la décision du propriétaire. "C'est toujours pareil, conclut Sophie Zinno. Dès qu'on se plaint, on nous dit que si on n'est pas contents, on n'a qu'à aller vivre dans les quartiers nord. Mais là-bas non plus, ils ne laissent pas faire. Les règles des HLM, c'est que les locataires doivent collaborer aux décisions les concernant. Là, ce n'est pas du tout ce qui s'est passé". Joint par nos soins, HMP n'a pas donné suite à nos sollicitations.

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