dimanche 10 novembre 2013

Eloge des chômeurs

En choisissant de diviser leur population autour de la question du chômage, les gouvernements des pays européens savent très bien ce qu’ils font : ils désignent ce qu’il est permis d’appeler des boucs émissaires.
 

Lorsque Paul Lafargue décida de prendre la plume pour rédiger "Le droit à la paresse", c’était comme une sorte de pastiche, une espèce de provocation - comme un geste de défi ironique à l’ordre de la production qu’il voyait lentement se consolider autour de lui. Pourtant, cent trente ans après la parution de la seconde édition de son libelle, le geste qu’il avait posé semble bénéficier d’une pertinence, d’une puissance et d’une urgence nouvelles, davantage même que celles qui avaient été les siennes au départ. Car tandis que l’Europe, à cause de l’incurie de gouvernants incapables de comprendre que l’idée même d’austérité est une insulte à l’intelligence (fût-elle celle des économistes l’ayant défendue avant de se raviser), s’enfonce toujours davantage dans la morosité, le droit défendu par Lafargue est devenu l’insulte suprême.

Il est vrai que la cible privilégiée de cette insulte, telle qu’on la retrouve formulée par les citoyens comme par les décideurs, par les éditorialistes comme par les intellectuels, n’a jamais disposé de considérables moyens de défense - puisqu’il ne s’agit de personne d’autre que du chômeur. Aux yeux de l’ethos contemporain de l’austérité, le chômeur est devenu l’incarnation d’une espèce d’obscénité : alors que le reste du monde essaie de se battre pour tenter d’assurer, avec sa survie, celle d’une économie chancelante, celui-ci ne fait rien d’autre que toucher, avec l’impeccable régularité qui est celle de toute administration, une indemnité dont la justification suscite chaque jour davantage de colère. Là où nous devrions unir nos forces et accepter de nous rendre à notre travail comme s’il s’agissait d’une tâche civique visant à la restauration d’on ne sait trop quel idéal économique vermoulu, le chômeur est celui dont les journées sont tout entières structurées autour de ce seul impératif : ne rien faire.

Si l’on peut comprendre que les comptables ayant remplacé nos gouvernants voient d’un mauvais œil l’hémorragie d’indemnités s’écoulant en direction d’une frange toujours plus importante de la société, il est triste de constater qu’il en va de même des travailleurs, à qui l’on fait croire que le sang ainsi versé est directement pompé dans leurs propres veines. Outre que cette explication est fausse, elle se caractérise par la plus hallucinante, la plus nauséabonde et la plus haïssable des mauvaises fois : celle de tous ceux prétendant, pour se dédouaner de leur propre incurie, introduire la division chez ceux qui pourraient s’en rendre compte.

Laisser se propager l’idée que les chômeurs sont des fainéants vivant aux crochets des derniers contributeurs maintenant notre société dans le droit chemin d’un capitalisme devenu synonyme de grand banditisme n’est en effet que cela : une énième variation sur le bon vieux principe voulant qu’il faut diviser pour régner - et qu’il n’y a pas de règne sans division.

Si l’on préfère, présenter les chômeurs comme autant d’occurrences de l’affolement d’une machine de sécurité sociale coûtant chaque jour davantage aux contribuables est une manière de laisser croire qu’il existe, dans la population d’une société, deux catégories différentes de citoyens : ceux qui paient, et ceux qui ne paient pas. Et ceux qui ne paient pas, parce qu’ils coûtent au lieu de rapporter à un moment où l’antienne de la diminution des coûts est devenue de l’ordre du credo, ne semblent plus être en mesure de faire valoir de raison à leur existence, face à l’héroïsme de ceux qui paient.

Ceux qui ne paient pas ne sont plus des véritables citoyens, ni même des véritables individus : ils sont des parasites, des indésirables, des surnuméraires. Ainsi, donc, des chômeurs : ils sont devenus la branche morte qu’il conviendrait de couper pour que ceux qui paient puissent enfin recevoir le fruit de leur travail - comme si un gouvernement avait jamais agi en ce sens.

En choisissant de diviser leur population autour de la question du chômage, les gouvernements des pays européens savent très bien ce qu’ils font : ils désignent, en recourant à un langage moral (paresse !), ce qu’il est permis d’appeler des boucs émissaires. C’est là, pour eux, une manière de se dédouaner de leur propre incapacité à susciter ce que, dans leurs discours, ils ne cessent pourtant d’appeler de leurs vœux - à savoir de quoi renflouer les caisses qu’ils ont vidées de manière consciencieuse au cours des dernières décennies. Mais, surtout, c’est une manière de réaffirmer leur pouvoir sur les vies de ceux dont ils ont la charge; et, surtout, de réaffirmer leur pouvoir sur les choix par lesquels il est laissé à un individu de conduire cette vie - c’est-à-dire de réaffirmer leur pouvoir contre la liberté des individus en question.

Travailler devrait, dans une société digne, être un choix laissé à tout un chacun, de même que devraient l’être les modalités dudit travail (ou bien de son absence), plutôt qu’être une épée posée sur le cou de tout un chacun, assortie de la menace latente d’être un jour traité en indésirable. Considérer les chômeurs comme des indésirables, cela revient en effet à considérer que la vie n’est pas une question de choix - ou que si elle est une question de choix, celui-ci ne peut s’opérer que parmi les items d’un catalogue mince comme une feuille de papier : celui définissant ce qu’est un bon contribuable.

Que nous disposions de richesses suffisantes pour assurer à tout le monde une véritable liberté de choix, plutôt que pourchasser ceux qui en sont le symbole, aurait dû depuis longtemps faire réfléchir les gouvernants, si la réalité du problème du chômage était bien une réalité financière. Mais l’on s’en rend compte à présent : il s’agissait plutôt d’une réalité de pouvoir - le pouvoir de décider de la vie de tout un chacun, sans que son propre point de vue ne mérite d’être pris en compte.

Laurent de Sutter
Professeur de théorie du droit (Vrije Universiteit Brussel), visiting honorary research fellow (Benjamin N. Cardozo School of Law, New-York), directeur de collection Presses Universitaires de France.

Source

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les commentaires seront publiés après approbation, merci de votre compréhension.