samedi 30 novembre 2013

Etranges rochers de Fontainebleau

La Tête de Cobra, Fontainebleau

"Celui qui ne croit pas à l'intelligence de la nature et des choses, celui qui ne croit pas au langage des pierres, du bois et de l'eau, est un être-matière borné dans ses perceptions et ses sensations subtiles ; il est irrémédiablement condamné à l'épais et au dehors."

Fortes paroles. On pourrait croire à l'exorde d'un chamane tongouze ou d'un sorcier sioux, mais non, c'est l'intro d'un chapitre que Robert Charroux consacre à ce qu'il appelle le petrimundo : un monde pétrifié, très ancien, où la nature préfigure le monde vivant à travers une débauche de formes animales et humaines. Pour Charroux, le petrimundo c'est "le miracle des rochers zoomorphes et anthropomorphes de France, du Pérou, du Brésil et de Roumanie." (Source)

Le Mammouth, Fontainebleau

Il est vrai que certains rochers ont parfois des formes singulières, où le promeneur ne peut s'empêcher de reconnaître des animaux ou des têtes humaines. Mais n'avons-nous pas tous joué à trouver des formes animales au hasard des nuages ? Un test psychologique célèbre, le test de la tache d'encre ou test de Rorschach, repose précisément sur la capacité d'association automatique qui nous pousse à reconnaître une forme familière dans un tracé dû au seul hasard.

Certes, répondrait Charroux qui n'ignorait pas le phénomène. Mais le hasard a bon dos, s'il existe. Le hasard seul ne peut expliquer la profusion de formes animales qu'adoptent les rochers d'un certain lieu.

Le Reptile, Fontainebleau

"Plus que tous les autres, le site de Fontainebleau est un parc zoologique abritant une incroyable variété d'animaux. On y trouve, en pleine liberté, mais minéralisés en quelque sorte, des singes, des rhinocéros, des serpents volants, des oiseaux, des dinosaures, des crapauds, des félins, des agneaux, des ours, des hippopotames, des tortues, des cachalots, des otaries, des hiboux, des éléphants, etc. Et aussi un sphinx et des têtes humaines merveilleusement sculptées." (Source)

La Tortue luth, Fontainebleau

Il est vrai qu'à parcourir le Val d'Apremont, les Gorges de Franchard (point culminant de la forêt), le massif des Trois-Pignons, le Bas-Bréau, ou d'autres lieux comme les environs de la Mare aux Fées sur la route de Bourron-Marlotte, on ne peut cacher son émerveillement. A chaque pas, un nouvel amas rocheux retient notre attention. Certains ensembles, juchés sur des hauteurs, figurent des châteaux héroïques. D'autres, abrupts et menaçants au flanc d'une pente raide, évoquent les titans et les géants antiques.

Têtes géantes, Fontainebleau

Mais les plus étonnants sont rassemblés en ménagerie d'animaux immobiles. Comme par hasrd, ces lieux-là sont les plus puissants en terme géobiologique. Durant plusieurs années, Edith Guérin a étudié et photographié le site : "Est-ce l'effet du hasard si ces rochers insolites sont groupés comme s'ils avaient appartenu à d'anciens centres rituels, notamment dans les gorges et le chaos d'Apremont ?"

Le Dragon, Fontainebleau

Charroux tente de répondre : « Deux hypothèses peuvent expliquer le petrimundo de Fontainebleau : caprice de la nature et travail des hommes de la préhistoire. Incontestablement, la seconde proposition doit être éliminée, car le rocher, de grès très dur, porte encore son écorce naturelle, du temps où elle (sic) se solidifia à l'air libre, il y a environ trente millions d'années. La première proposition, a priori, n'est pas satisfaisante...

La Tortue, Fontainebleau

...car le calcul des probabilités qui expliquerait les représentations zoomorphes les plus simples : otaries, serpents, tortues, n'autorise pas un caprice qui porterait sur l'enfantement de trois éléphants, avec leur trompe, leurs yeux, leur queue, leur corps et leurs pattes. Force est donc de revenir à la thèse de la volonté consciente de la Nature de procréer, c'est à dire de s'essayer à l'ébauche des formes futures de sa création la plus élaborée.

Les Ophidiens, Fontainebleau

C'est l'explication la plus rationnelle, quelle que soit son apparence incroyable et miraculeuse. Le petrimundo de Fontainebleau est, à notre point de vue, la manifestation de l'intelligence de la matière. » (Source) La thèse de Charroux paraît audacieuse, elle l'était moins à l'époque (il écrivait voilà cinquante ans) Sur les pas de Teilhard de Chardin qui voyait dans le règne minéral le rougeoiment de la vie, Charroux perçoit de l'intelligence dans la matière; il divinise la nature, en lui prêtant une intelligence, un désir d'évolution, et même un don créatif.

La Loutre, Fontainebleau

La pierre aurait pris des formes précises, ébauchant les animaux. La nature aurait fait des maquettes de sa création. Loin de moi l'idée de tourner en ridicule ce réenchantement du monde, qui en a bien besoin. Mais pourquoi refuser d'imaginer que des hommes, dans un lointain passé, ait eu le savoir-faire nécessaire pour tailler ces rocs ? Impossible car « le grès porte encore son écorce naturelle, datant d'environ trente millions d'années. »

La Maison Champignon, Fontainebleau

Peu de chercheurs sont prêts à admettre que l'homme existait il y a trente millions d'années. Peu de chercheurs peuvent imaginer le degré de développement technique, artistique, intellectuel et spirituel des très anciens habitants de la terre. L'argument du temps ne tient pas, d'autant que rien nous dit que ces rocs aient une telle ancienneté. Les peuples développés qui nous ont précédé ici savait faire avec la pierre des prouesses plus fabuleuses que leur donner une apparence ancienne et naturelle.

La Tête de dinosaure, Fontainebleau

Les dolmens et les menhirs montrent leur goût pour la pierre brute, à l'apparence naturelle. On peut aussi imaginer que ces sculptures ont été taillées il y a si longtemps que la pierre s'est usée. Quant à moi, ce bestiaire sculpté m'en rappelle un autre, peint sur les parois des grottes. J'ai expliqué ailleurs comment les chamanes ont utilisé les peintures magiques de Lascaux, Chauvet ou Altamira pour pactiser avec l'âme-groupe de chaque espèce. 

Boeuf, Lascaux

Ainsi pourrait s'être déroulée la domestication des principales espèces animales il y a environ 10.000 ans : avec l'aide des images sacrées peintes dans les grottes. On ne peut exclure a priori que ces sculptures aient servi le même dessein : pactiser avec les animaux sauvages. 

L'Otarie, Fontainebleau

D'autres auteurs y ont vu des rites propitiatoires, comme les danses des Amérindiens avant de partir en chasse, afin que Wakan Tanka aide les chasseurs à ramener de la viande pour la tribu. Dans une Europe redevenue sauvage, comme elle l'a été au sortir de l'âge de glace, la chose n'est pas inconcevable...

Ce qui m'a frappé à Fontainebleau a aussi attiré l'attention d'une autre chercheuse, Edith Guérin : les animaux sont rassemblés dans certains lieux, et j'ajouterai dans des lieux choisis, particulièrement puissants. D'où ma tendance à préférer une hypothèse chamanique. Le mieux, c'est d'y aller vous-même. Tâchez de les voir avec l'oeil fée.

L'Elephant, Fontainebleau
 Source

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