mercredi 26 mars 2014

Quand l’empire veut, mais ne peut déjà plus.



Il y a des moments dans l’histoire où les faiblesses des empires sont visibles à vue d’œil, et cela dans l’instant où ces empires sont dans leur apogée, qu’ils apparaissent comme puissants dans l’économie et imbattable dans le militaire, où ils allument des foyers de guerres et de conflits pour étendre encore plus leur domination, quand en réalité ils ont dépassé leur capacité réelle de continuer de dominer.
C’est la phase dans laquelle l’empire n’est déjà plus utile au système mondial sur lequel il repose et, pour le dire simplement, il essaie de vivre en pressant jusqu’à la dernière goutte de sang des peuples dominés. Cette phase de parasite suceur de sang est « l’hégémonie exploitante » du coucher du soleil impérial, comme l’économiste italo-américain David Calleo la définissait il y a presque quarante ans.
Ce fut le cas avec la chute de l’Union soviétique et la thérapie de choc qui en a découlé, appliquée en Russie pour détruire une grande partie de la capacité industrielle, civile et militaire, et pour empêcher que surgisse une alternative socio-économique contraire au néolibéralisme, que les États-Unis (US) et leurs alliés de l’Union Européenne (UE) ont pu étendre à une échelle globale et installer le monde unipolaire qui est maintenant est en cause.
Le néolibéralisme de cette ère impériale ne tolère pas d’alternative socio-économique, soyez capitaliste ou socialiste. Sa nature totalitaire est démontrée dans les attaques continues aux pays sudaméricains qui ont choisi une autre voie, sans renier le capitalisme mais en mettant l’État comme gérant du développement économique et social. Même chose avec la Chine et la Russie, deux pays qui ont des armes nucléaires et ne peuvent être instrumentalisés ni ignorés.
Dans un article [1] précédent, nous faisions référence au fait que dans les pays où se concentre le capital – les EU., le Canada, certains pays de l’UE et le Japon - le capitalisme avait atteint ses deux objectifs principaux structuraux :
  • 1) se libérer au maximum possible de la force de travail salariée (et des luttes de classes qui pouvaient opposer une résistance), grâce aux avancées technologiques ( automatisation, informatique et télécommunications appliquées à la production et aux services), et le changement des emplois grâce à la transationalisation des lignes de production, par exemple, vers des pays de la périphérie, en Asie, en Europe de l’Est et en Amérique latine ;
  • 2) obtenir que le système soit universel et sans appel, en éliminant les souverainetés nationales et en soumettant les sociétés à l’économie de marché grâce aux traités commerciaux, investissements, et protection à la propriété intellectuelle.
Et pour continuer de grandir, exigence vitale du système, il doit conquérir par n’importe quel moyen, y compris la force militaire ou la subversion terroriste, « des territoires vierges » auxquels se référait Rosa Luxemburg, et pour cela le système néolibéral devait nécessairement être unipolaire, dominé par l’impérialisme US, et il l’a été pendant plus de deux décennies, depuis le démembrement par la force de l’ex-Yougoslavie jusqu’à l’agression en Syrie.
Du G20 et l’agression en Syrie, à Ukraine.
Ce fut au Sommet du G20, en septembre 2013 à Saint-Pétersbourg, en Russie, que le Président russe Vladimir Poutine a mis en question le système unipolaire après avoir fait pression pour une sortie négociée, politique et pacifique, à l’agression étrangère en Syrie, en réussissant à isoler des EU et leurs alliés de l’OTAN qui voulaient forcer une intervention militaire directe. Ce fut ainsi, par l’attitude ferme de la Russie avec l’appui de la Chine et les pays émergents, et l’intervention heureuse du Papa François grâce à sa lettre à Poutine, que renaquit la perspective de rétablir un monde multipolaire et basé sur le droit international de l’ONU.
Comme le signale Samir Saul, professeur d’histoire de l’Université du Montreal [2], « le changement de régime, à la mode depuis la fin de l’Union soviétique, a été suivi des ‘révolutions de couleur’ qui ont mis la Russie sur la défensive. Ses anciens alliés ont basculé vers l’OTAN, et certains ont abrité des prisons secrètes de la CIA. La Yougoslavie a été démembrée et au Kosovo, détaché de la Serbie, il y a une base militaire américaine. L’OTAN s’étend presque jusqu’aux frontières russes. La Russie espère freiner la menace aplanissante. Dans son histoire la Russie a connu les ‘poussées vers l’est’ de la part de ses ’associés’ occidentaux ».
Pour le professeur Saul il y a une ligne directe entre la Syrie et ce qui s’est passé en Ukraine : « la situation en Ukraine est un défi (ou une provocation) majeur pour la sécurité de la Russie, encore plus que la guerre en Syrie. Vladimir Poutine peut seulement être inflexible ».
« La méthode Poutine est de freiner sec la technique bien rodée d’expansion occidentale. Cela qui est apparu en Syrie et s’ est consolidé en Ukraine. Le style est le même : une fermeté sans agressivité ; un déploiement de moyens militaires pour témoigner de sa détermination ; une primauté de l’action sur le discours, celui-ci mesuré et succinct. En septembre 2013, la marine russe est en position, en cas de guerre, mais Poutine trouve une porte de sortie pour Obama. En 2014, la situation en Ukraine est un défi (ou une provocation) plus grand pour la sécurité de la Russie, beaucoup plus que la guerre en Syrie. Poutine peut seulement être inflexible. La réponse en Crimée est limitée, mais la détermination froide ne laisse pas de place aux doutes. La politique d’expansion vers l’Est fait face maintenant à un pays capable de se défendre, disposé à le faire et disposant d’une méthode », remarque Samir Saul.
La disparition du système bipolaire n’a pas fait le monde le plus stable, a dit le ministre des Affaires étrangères de la Russie, Sergei Lavrov, en citant le discours de Poutine du 18 mars, et il a ajouté que « dans ces moments il y a un mouvement tectonique dans l’équilibre des forces. (Les pays de) l’Occident essaient d’empêcher ce processus » et maintenir leur prédominance, ils n’adhèrent pas à la loi internationale, et les événements en Ukraine - a ajouté Lavrov - « sen ont la confirmation » [3].
Plus seul que jamais.
Sauf dans les pays de l’OTAN, où les gouvernements et les médias contrôlés continuent d’essayer d’imposer la vision de ce qui s’est passé et ce qui continue d’arriver en Ukraine est faute de la Russie, dans le reste de monde la vision des événements est totalement différente.
Pour un vieil observateur de la scène internationale, on ne peut rejeter l’impression de ce que l’impérialisme et ses alliés européens ont fait si effrontément en Ukraine peut revivre l’histoire qu’avec tant d’insistance ils ont essayé d’enterrer. L’anti-impérialisme n’est pas seulement de nouveau sur la table, mais doit être la partie essentielle du discours e de la lutte politique de la gauche européenne, si elle veut avoir un rôle.
Dans son discours du 18 mars dernier, le Président Poutine a souligné qu’avec « la Russie résurgente » et qui a gagné une place d’importance dans le monde, « est arrivée le moment de corriger les mauvaises choses, parce qu’est derrière l’expérience politique douloureuse du collapsus de l’Union soviétique. La Russie a maintenant la capacité de protéger ses intérêts nationaux et ne s’inclinera plus ni n’acceptera d’ordres qui viennent depuis Washington ou Bruxelles (…) Nous mêmes a devons décider si nous sommes prêts de manière consistante à défendre nos intérêts nationaux ou si nous continuons de les laisser filer »
Poutine a souligné que les pays occidentaux ont interféré crument dans des questions internes des voisins de la Russie, que la patience de Moscou est épuisé et que « si quelqu’un compresse un ressort au maximum, un jour il se libérera fortement. On doit toujours rappeler cela ». Il a aussi dit que sont inacceptables les « doubles standards » et le « cynisme cru » qu’ utilisent les pays occidentaux, en rappelant que « par la même raison qu’ il est permis aux Albanais de faire au Kosovo (et nous les traitons avec respect), on interdit aux russes, aux tartares de Crimée, aux ukrainiens faire le même à la Crimée ».
Le Président russe a remarqué que son pays ne permettra pas que l’OTAN s’installe près de ses frontières, mais comme en septembre 2013, il a ouvert une porte, chercher une solution négociée à la situation en Ukraine qui respecte les intérêts légitimes de ce pays et de la Russie, pour qu’Obama sorte de la ruelle dangereuse dans laquelle il s’est mis.
Mais peu d’heures après le Vice-président des États-Unis, Joe Biden, a dit en Lituanie, lors d’ une conférence de presse avec les gouvernants de la Lituanie et de la Lettonie, que Washington étudie « un certain nombre de mesures supplémentaires pour augmenter le rythme et la portée de notre coopération militaire, dont une rotation des forces américaines dans la région de la Mer Baltique pour des exercices terrestres et navals et pour des missions d’entraînement » (AFP, 19-03-2014)
Washington semble incapable de retenir ses vives impulsions impériales, imposant des sanctions et des menaces de plus de sanctions contre la Russie, tandis que les hommes d’affaire et les financiers de l’Occident remarquent qu’elles seront plus négatives pour eux-mêmes et pour les économies de l’UE que pour la Russie.
L’empire est plus seul que jamais auparavant. Il ne convainc personne en dehors du cercle des revanchistes occidentaux qui veulent une nouvelle Guerre Froide pour continuer l’expansion néolibérale en Russie, en Chine, au Venezuela et dans d’autres pays qui ne s’adaptent pas au schéma néolibéral, comme l’a fait l’empire britannique quand il exigeait que le reste de monde s’adapte à son libéralisme commercial et à l’étalon - or.
Les guerres qu’il fait, il les perd ou ne les gagne pas, mais il sème toujours la destruction, dans l’économie, dans la société, dans l’héritage culturel du passé, dans tout, depuis Bill Clinton, en passant par George W. Bush et maintenant avec Barack Obama, ces guerres ont produit des dommages incalculables matériels et pratiquement détruit les sociétés dans plusieurs pays, dont l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, et maintenant en Syrie. Et ce qui n’est pas détruit par les guerres et la subversion le détruit avec les politiques du FMI, quelque chose que s’il ne se réveille pas rapidement du cauchemar actuel, le peuple ukrainien découvrira vite.
Le totalitarisme de marché.
Personne ne peut déjà ignorer que la crise en Ukraine a été organisée et promue par les EU et l’UE pour obtenir cette expansion impériale à l’Est DE l’Europe et pour liquider les alternatives politiques qui impliquent le maintien de la souveraineté nationale et l’intervention des États dans les économies pour protéger les sociétés.
L’UE a déjà montré sa nature totalitaire en 2011, après avoir imposé deux technocrates à la tête des gouvernements de la Grèce (Lukás Papademos) et de l’Italie (Mario Monti), pour appliquer les programmes d’austérité qui bénéficient aux créanciers financiers, et a répété l’acte au moment où le gouvernement constitutionnel ukrainien de Victor Yanukóvich a dit qu’il ne signerait pas d’accord d’intégration à l’UE.
Il est difficile de ne pas caractériser ce qui s’est passé en Ukraine comme un acte de plus de cette hégémonie exploitante qui a libéré les plus bas instincts du pouvoir impérial, qui intervient en Afrique quand il veut et qui avec ses drones tue où il est consiste, en général des innocents, qui espionne 24 heures/24 à toute la planète, y compris ses propres citoyens et ses alliés, qui finance et organise la subversion et les coups d’État au Venezuela et dans tous les pays qui ne lui obéissent pas, ni sont ses alliés.
Jamais dans l’histoire il n’y a eu autant de preuves concrètes accessibles au moment des faits - comme la conversation téléphonique enregistrée de la Sous-secrétaire d’État Victoria Nuland avec l’Ambassadeur d’EU en Ukraine – sur le fait que Washington et ses alliés de l’OTAN dirigeaient un coup d’État avec l’aide des groupes fascistes, les mêmes qui se sont déjà emparés des appareils de sécurité de l’État. Et malgré cela ils continuent d’essayer de couvrir le soleil avec un doigt, en mentant effrontément, en interdisant la transmission de chaines de télévision qui montrent la réalité, en insultant ceux qui disent la vérité.
Une situation extrêmement grave, d’autre part, si nous considérons la façon de jouer de ceux qui à Washington et dans quelques capitales européennes détiennent le pouvoir de vie et de mort sur l’humanité. Dans notre ère les erreurs de calcul géopolitique peuvent avoir des conséquences désastreuses pour des dizaines ou des centaines de millions d’êtres humains.
La légèreté des gouvernants des EU et des autres pays de l’OTAN fait peur devant des faits extrêmement graves, comme celui que les fascistes et neonazis ont déjà une bonne part de pouvoir au Kiev et sèment leur expérience dans l’imaginaire politique de l’extrême droite dans beaucoup d’autres pays européens où jamais n’ont disparu le nationalisme extrême, le racisme et les ambitions impérialistes, ce qui mène à penser que la « solution fasciste » fait déjà partie des plans de cet empire en décadence [4].
Acte désespéré celui de l’Ukraine, et aussi un mauvais calcul géopolitique pour un empire endetté, qui vit de la machine à imprimer les dollars et titres de dette, qui, il y a longtemps a cessé d’être un exemple de croissance économique, de progrès et d’ascension sociale dans son propre pays, et qui à l’internet et à l’international n’a rien absolument bon, de prometteur ou simplement de convaincant à offrir.
Le système capitaliste de cet empire, qui n’est rien de plus ni rien de moins que le totalitarisme du marché, est un arbre pourri depuis les racines jusqu’aux fruits, comme le disait il y a quelques années Fidel Castro.
Alberto Rabilotta, Montréal, Canada.
* Alberto Rabilotta est journaliste argentin depuis 1967. Au Mexique pour la « Milenio Diario de Mexico » Correspondant de Prensa Latina au Canada (1974). Directeur de Prensa Latina Canada, pour l’Amérique du Nord (1975-1986) Mexique, USA, Canada. Correspondant de l’Agence de Services Spéciaux d’Information, ALASEI, (1987-1990). Correspondant de l’Agencia de Noticias de México, NOTIMEX au Canada (1990-2009. Editorialiste sous de pseudonymes -Rodolfo Ara et Rocco Marotta- pour « Milenio Diario de Mexico » (2000-2010, Collaborateur d’ALAI, PL, El Correo, El Independiente et d’autres médias depuis 2009.
Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi.
El Correo.

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