lundi 21 mars 2016

Non, le monde n’est pas régi que par les rapports de force. Etudes à l'appui


Dans son livre “l’Âge de l’empathie”, Frans de Waal met la coopération au cœur de l’évolution des espèces et ouvre des perspectives passionnantes sur la nécessaire solidarité dans nos sociétés. Il étaye sa théorie avec son expérience sur le terrain, ses recherches en anthropologie, psychologie, comportement animal et neurosciences, ses expériences en laboratoire sur les chimpanzés, les bonobos et les singes capucins – ainsi que sur les dauphins et les éléphants. Expériences que je vous relaterai un peu plus loin.
Pour justifier une politique basée sur la loi du plus fort, nos décideurs s’appuient sur de faux principes de biologie. En effet, dans la nature, la compétition n’est pas le seul moyen de survivre. Or beaucoup de conservateurs justifient une société extrêmement compétitive en disant que la nature est compétitive et qu’il est bon de vivre dans une société qui imite la nature. C’est une interprétation abusive selon l’auteur, car à son sens, la crise économique est une illustration de ce qui a mal tourné dans cette société si compétitive. Aux États-Unis, le raisonnement était : si on laisse faire la « main invisible du marché », une expression d’Adam Smith (économiste et un des fondateurs du libéralisme économique), tout ira bien. Nous avons vu que la main invisible n’a pas fait grand-chose pour nous aider…
Frans de Waal montre également que de nombreux animaux sont prédisposés à prendre soin les uns des autres, à s’entraider et, dans certains cas, à se mobiliser pour sauver la vie des autres. Bref la possibilité d’empathie (capacité à ressentir les sentiments et les émotions d’autrui, à deviner s’ils sont heureux ou tristes) n’est pas comme on le croyait jusqu’alors le propre de l’homme !
Cette résonance aux émotions est une réaction automatique sur laquelle nous avons peu de contrôle. En revanche, nous avons un contrôle sur ce que nous en faisons. On a tendance à dire que, lorsque les humains agissent «bien», c’est à cause de la culture et ou la religion. Et quand ils agissent «mal», on accuse la nature : «nous nous entre-tuons parce que nous sommes comme des animaux». La vérité, c’est que les «bons» côtés de la nature humaine, tout comme les «mauvais», nous les partageons avec les autres animaux, pas seulement l’agressivité, mais aussi l’empathie ou l’attachement.
La compassion, l’empathie, et la coopération prendraient leurs racines dans un processus évolutif lointain, à une période bien antérieure à l’espèce humaine, avec l’apparition des soins parentaux. Elle mobilise des régions du cerveau vieilles de plus de 100 millions d’années. Toujours est-il que, hormis un très petit pourcentage d’humains (les psychopathes), l’empathie vient naturellement à notre espèce. Nous naissons tous avec un esprit qui ne supporte pas de voir souffrir autrui.
Hélas, notre époque célèbre “l’intellect” et méprise les émotions et les décideurs prennent pour prétexte de faux principes de biologie pour justifier une politique basée sur la loi du plus fort. Mais non, dans la nature, « beaucoup d’animaux survivent non pas en s’éliminant les uns les autres, mais en coopérant et en partageant. Sans l’empathie, les espèces sociales n’auraient pas survécu. ».
Un trait que partageaient les derniers grands reptiles, selon lui. Ce qui expliquerait pourquoi certains oiseaux – probables descendants des dinosaures – semblent eux aussi faire preuve de compassion. Ainsi, le rythme cardiaque d’une oie femelle s’accélère, battant la chamade, quand son mâle est chahuté par un autre oiseau.

L’empathie du point de vue des neurosciences

L’empathie, ou le souci du bien-être d’autrui, se manifeste même lorsque cet autre n’appartient pas à la même espèce que soi. On a vu, dans un zoo, une tigresse du Bengale nourrir des porcelets. Un bonobo hisser un oiseau inanimé au sommet d’un arbre pour tenter de le faire voler. Ou un chimpanzé remettre à l’eau un caneton malmené par de jeunes singes.
Les neurosciences ont permis d’ouvrir l’étude sur les comportements animaux à la notion d’émotion chez l’animal. Ainsi nous savons maintenant que les neurones miroir (découverts dans les années 1990) jouent un rôle fondamental dans l’apprentissage par imitation mais aussi dans les processus affectifs tel que l’empathie. Une expérience avec les dauphins est particulièrement éloquente : un dresseur exécutait des mouvements sur le bord du bassin. Le dauphin l’imitait. Quand l’homme levait son bras droit, le dauphin levait sa nageoire droite. Lorsqu’il a levé sa jambe, le dauphin a levé sa queue ! Le dauphin a fait bien plus que copier une action physique : il s’est montré capable d’établir une correspondance entre le corps de l’homme et le sien.
Autre exemple stupéfiant avec un perroquet : le chercheur lui disait “regarde ma langue” puis tirait la langue. Rapidement, le perroquet répéta “regarde ma langue” puis a tiré sa langue, comme l’homme. Les bébés humains et les bébés macaques imitent très tôt l’expression du visage qui se penche sur eux. Si c’est un sourire, les bébés sourient. Si c’est un air sévère avec froncement de sourcils, les bébés adoptent la même expression.
Autre grande découverte, l’ocytocine. Cette hormone enregistre un pic au moment de l’accouchement. Elle déclenche les contractions de l’utérus puis celle des glandes mammaires pour éjecter le lait. Récemment, on a découvert que l’ocytocine jouerait non seulement un rôle dans l’attachement de la mère et de l’enfant, mais aussi dans les échanges sociaux. Elle tisserait les liens entre individus et renforcerait les relations de confiance. L’ocytocine est présente chez tous les individus mais le taux d’ocytocine reste plus élevé plus longtemps chez les femmes qui justement se montrent plus empathiques que les hommes.

L’empathie du point de vue sociétal et culturel

Cette différence ne serait-elle pas simplement culturelle ? Non, même si d’évidence les facteurs sociaux et environnementaux jouent un rôle important, car les petites filles réagissent plus à leur entourage vivant dès les premières heures après la naissance.
 Les différences innées sont souvent amplifiées par la culture, explique Frans de Waal.
Le processus empathique est fondamental dans les relations sociales. Prenez 2 chimpanzés. Faites leur faire un exercice et, à chaque fois, récompensez les avec un morceau de concombre. Vous pouvez recommencer autant de fois que vous voulez, ils s’exécuteront volontiers. Mais donnez un morceau de concombre à l’un et un grain de raisin à l’autre. Ce dernier, plus savoureux, est considéré comme une friandise supérieure. Si vous recommencez, celui qui a reçu le morceau de concombre, refusera de faire l’exercice car il ressentira un sentiment profond d’injustice.
La première fois que j’ai publié un article sur ce sujet, les économistes n’ont pas du tout appréciés. Aujourd’hui, la crise aidant, ces derniers réalisent que la compétition n’est peut-être pas la seule voie. Maintenant, je suis invité dans les business schools.
Des singes rhésus refusaient, plusieurs jours durant, de tirer sur une chaîne libérant de la nourriture si cette action envoyait une décharge électrique à un compagnon dont ils voyaient les convulsions. Préférant ainsi endurer la faim qu’assister à la souffrance.
Mais l’empathie a des expressions plus élaborées. Dans le parc national de Thaï, en Côte d’Ivoire, des chimpanzés ont été observés léchant le sang de compagnons attaqués par des léopards, et ralentissant l’allure pour permettre aux blessés de suivre le groupe. Dans la même communauté ont été décrits plusieurs cas d’adoption d’orphelins par des adultes femelles, mais aussi par des mâles. Une sollicitude qui peut sembler naturelle pour des animaux sociaux, qui trouvent un intérêt collectif à coopérer.
Comment l’expliquer, toutefois, lorsque l’individu n’a rien à gagner à un comportement empathique, qui devient alors proprement altruiste ? Il y a eu des dizaines d’expériences. Comme celle où des singes refusent d’activer un mécanisme qui leur distribue de la nourriture quand ils réalisent que le système envoie des décharges électriques à leurs compagnons. Leur sensibilité à la souffrance des autres était telle qu’ils ont arrêté de se nourrir pendant 12 jours.
Autre exemple, les expériences menées sur les bébés animaux privés de tout contact maternant montrent qu’en devenant adulte, ils sont incapable de s’intégrer dans le groupe.
Faire des choses ensemble, coopérer ou aider les autres nous fait du bien. Nos corps et nos esprits sont faits pour vivre en société et nous perdons toute joie de vivre lorsqu’elle vient à manquer. Or la société occidentale, en prônant l’individualisme et le chacun pour soi va à contre courant de notre disposition naturelle.
Frans de Waal n’est pas pour autant dans l’idéalisme aveugle. Comme pour les autres animaux, “il existe chez l’homme un penchant naturel à la compétition et à l’agressivité” (société de chimpanzés). Mais sa propension à la compassion est “tout aussi naturelle” (société de bonobos). L’homme serait alors “un singe bipolaire”.

À voir, en complément :

 



1 commentaire:

  1. les hommes ont beaucoup à apprendre, encore combien de réincarnations à passer sur terre pour se sortir de leur piège qu'ils ont créé eux-mêmes ?
    les animaux vont directement au ciel

    RépondreSupprimer

Les commentaires seront publiés après approbation, merci de votre compréhension.