Pourquoi travailler huit heures par jour ?

Pourquoi travailler huit heures par jour ? Trois millions de chômeurs en France, 600 000 en Belgique pour quatre millions d’actifs, 50% des jeunes au chômage en Espagne, plus de 10% de demandeurs d’emplois sur l’ensemble de la zone Euro. Alors que l’emploi périclite un peu partout en Europe, que les rangs des chômeurs ne cessent de grossir, notre social-démocratie et ses trucages néo-libéraux continuent en dépit du bon sens à promouvoir délibérément le travail. Au point de vouloir l’intensifier, le flexibiliser, le précariser…
Soit un parfait contresens, à la mesure de ces progrès techniques qui ont permis à bon nombre d’individus d’être libérés de certaines tâches dégradantes. Que ceux qui n’en sont pas convaincus regardent « Avec le sang des autres », un documentaire sur les réalités du travail à la chaîne de Bruno Muel.

 « Le travail disparaît »

Pourquoi maintenir la journée de travail à huit heures par jour lorsque le travail mort, le travail fait par les machines, ne fait qu’augmenter ?
Pourquoi le système aboli le travail humain par la mécanisation sans vouloir dispenser l’homme du facteur travail ?
Littéralement nous sommes passés du travail de production à la production de travail pour aboutir à sa destruction. Entre les deux se produit ce phénomène de multiplication des postes « à responsabilités » au dépend des emplois réellement productifs. Chacun à son niveau est confronté à cette réalité. Il suffit de compter les emplois les plus nombreux… Se trouvent-ils encore dans les secteurs industriels ? Non. Et comme le déclarait Paul Jorion, chercheur en science sociale :
Le travail disparaît, c’est quelque chose qu’on a voulu. J’ai vécu dans les années 50. On nous expliquait ce que serait l’an 2000. On ne travaillerait plus, on serait remplacé par des machines et des robots. On irait à la pêche avec ses enfants et petits enfants. C’est cela qu’on voulait. Pourquoi ? Parce qu’il y avait du travail extrêmement monotone, du travail extrêmement dangereux, c’était un travail qui épuisait les gens… 
Qu’est-ce qui s’est passé ? Jean de Sismondi disait  que  toute personne qui serait remplacée par une machine aurait droit à une rente à vie, qu’il recevrait une part des richesses créée par cette machine. Où va cette richesse ? Elle va aux investisseurs et aux actionnaires. On a pas pensé aux conséquences. Il fallait que les gens aient des revenus bien qu’il n’y ait plus de travail. Alors on dit aux chômeurs de trouver quelque chose mais le travail n’existe plus ».
Telle est la situation en Europe, une situation qui n’a fait que se confirmer depuis les premiers spectres de la crise. Quarante années où le chômage n’a jamais cessé de croître, quarante ans de recherche de la seule, bonne et unique méthode pour parvenir au plein-emploi.
Quarante années où nos élites se sont bornées à ne pas vouloir suivre la seule mesure de bon sens qui s’imposait : répartir le travail sur le plus grand nombre pour que chacun d’entre nous puisse pleinement vivre plusieurs vies, des vies faites de détente, de repos, de découvertes…Plusieurs vies où chacun aurait le temps et les moyens de cultiver et de se cultiver…

Un monde sans chômeur

Selon la lecture marxiste, le chômeur constitue l’armée de réserve de l’appareil productif. Il n’est rien de plus qu’un acteur social instrumentalisé par le grand capital afin de placer les travailleurs en concurrence. Le chômeur représente le médiateur qui justifie, en situation de crise, la baisse des salaires et l’accroissement du taux d’exploitation des travailleurs tout en lésant peu la classe possédante. Mais comme le précisait Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, auteur du sémillant recueil « le droit à la paresse » :
En dépit des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché innombrablement, implorant : du travail ! , du travail ! Leur surabondance devrait les obliger à réfréner leur passion ; au contraire, elle la porte au paroxysme. Qu’une chance que le travail se présente , ils se ruent dessus…Tous les ans, dans toutes les industries , des chômages reviennent avec la régularité des saisons. Au surtravail meurtrier pour l’organisme succède le repos absolu pendant des deux et quatre mois ; et plus de travail, plus de pitance.
Est-ce donc une utopie de vouloir cesser de travailler ? Est-il bon de rappeler le sens profond de ce mot ? La racine latine du mot travail (tripalium) évoque la notion de douleur, on l’associe à un instrument de torture et d’immobilisation. A Paul Lafargue d’ajouter, comme bon nombre de gens raisonnables à sa suite  :
Puisque le vice du travail est diaboliquement chevillé dans le coeur des ouvriers ; puisque ses exigences étouffent tous les autres instincts de la nature ; puisque la quantité de travail requise par la société est forcement limitée par la consommation et par l’abondance de matière première, pourquoi dévorer en six mois le travail d’une année ? Pourquoi ne pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier à se contenter de six ou cinq heures par jour ? »
J’entends bon nombre de nos semblables, remettre en cause le monde du travail et sa logique mais si elle se perpétue, n’est ce pas parce que nous y participons ? Parce que nous coopérons ? Le travail tel qu’il est conçu et pensé aujourd’hui ne constitue-t-il pas l’épine dorsale du système capitaliste ?
N’est ce pas la conception capitaliste du travail qui permet aux riches d’être encore plus riches et aux pauvres encore plus appauvris ? Demandez donc à Albert Frère, à Etienne Davignon, à Laguardère à Mittal, à tous ces multimillionnaires ce qu’ils en pensent ? Quel est le sens de toutes ces heures de travail s’il est vidé de toute portée sociale ? Il n’est pas question de faire les éloges de l’oisiveté, nous connaissons trop bien les effets désastreux de l’inactivité et dans quelle mesure il est cause de dégénérescence, il est plutôt question de tout mettre en oeuvre pour libérer l’homme de l’obligation de travailler afin de rendre sa vie morale, politique, intellectuelle plus intense.
Le sociologue Michel Clouscard affirmait dans un de ses ouvrages, qu’au moyen-âge il fallait 28 heures de travail abstrait pour une once de pain, maintenant il nous faut moins d’une demi heure. L’industrialisation peut libérer l’humanité de la terreur (du manque), garantir la vie de subsistance en libérant tout un temps de travail qui avant ne suffisait même pas à acquérir le nécessaire pour vivre… La logique actuelle ne vise -t-elle pas à nous ramener dans ce schéma existentiel de pénurie et de carence ? Nous cherchons à le combattre en intensifiant le travail avec l’espoir de gagner plus, soyons conséquents et faisons le contraire !
Aujourd’hui et plus que jamais la journée de travail de quatre heures devient une nécessité !  Laurent Bodenghien

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