Chez Leclerc : « On m’a dit que les gens comme moi devaient dégager »




En Ile-de-France, Leclerc a recruté 91 chômeurs rémunérés entièrement par Pôle emploi. Quinze d’entre eux ont saisi un avocat : ils estiment avoir travaillé gratuitement plusieurs semaines avant d’être remerciés.

Ils ont le sentiment d’avoir été utilisés puis jetés. Pendant un mois et demi, ces chômeurs franciliens ont bossé gratos pour Leclerc, avant de se faire virer « pour des motifs farfelus ».
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Sur le coup, ils n’ont rien dit : le Pôle emploi d’Evry (Essonne) et Leclerc leur avaient assuré un CDI à la fin de la formation, sauf faute grave. La date prévue d’embauche est même formalisée sur le document signé par les demandeurs d’emploi (voir ci-contre).
Le CDI, « on nous l’a promis 10, 20, 30 fois », assure Ouarda, 47 ans, l’une des chômeuses virées :
« On nous mettait toujours la carotte du CDI : on aura un boulot, on aura une mutuelle... On nous a vendu beaucoup de rêve. »
Ils ont écrit à Rue89 – sur les conseils d’un salarié de Pôle emploi – parce que leur expérience fait écho à un précédent témoignage, publié en octobre dernier : Grégory Roumier racontait ses six jours de travail gratuit pour l’ouverture d’un Leclerc Drive à Auxerre (Yonne).
Le Bourguignon, comme Ouarda et ses collègues de Fleury-Mérogis, ont dit oui à une formation débouchant sur un contrat stable mais estiment avoir bossé comme des salariés. Une période d’essai gratuite pour l’enseigne, autrement dit.

Un avocat a été saisi

La POE (préparation opérationnelle à l’emploi) doit en théorie permettre à des chômeurs d’acquérir les qualifications requises pour un poste. Une période d’apprentissage pendant laquelle le demandeur d’emploi n’est pas rémunéré par l’employeur mais indemnisé de quelques centaines d’euros par Pôle emploi.
Sur les 91 personnes de la POE de Fleury-Mérogis (Essonne), seulement 44 ont signé un contrat à la fin, ont évalué les chômeuses renvoyées. Le directeur du magasin confirme le premier chiffre mais affirme ne pas avoir encore calculé le nombre de CDI signés.
« Nous souhaitons que ces actes, malheureusement fréquents, ne restent pas impunis et ne puissent pas se reproduire à l’avenir », écrivait dans un e-mail adressé à Rue89 Elodie, une demandeuse d’emploi de 24 ans.
Quinze chômeurs écartés du Leclerc ont saisi un avocat, maître Sofiane Hakiki. « Le dossier est foisonnant en matière d’infractions pénales », estime-t-il.

« Un CDI, c’est pas rien »

L’histoire des Leclerc, le jargon des magasins, les modes de paiement... La partie théorique de la formation, en classe, a débuté en décembre 2013 à Grigny (Essonne), après des tests et des entretiens de sélection. Pendant deux semaines, « on a été formatés Leclerc », du lundi au vendredi, résume Ouarda. Une formation chapeautée par Formadif, organisme spécialisé dans la grande distribution, et qui s’est échelonnée sur différentes dates, selon les profils.
Parmi les candidats de la POE, il y a beaucoup d’anciennes caissières, des mères seules avec un enfant. « Des gens dans la précarité », décrit Ouarda, deux enfants, ancienne assistante de direction. « Leur point commun, c’est la misère », opine maître Hakiki, en contact avec quinze d’entre eux.
En attente d’un logement et au RSA, Aminata, 22 ans, maman d’une petite fille, a sauté sur l’offre :
« Je me suis dit que ça allait résoudre tous mes problèmes. Que ça allait nous stabiliser. »
Elodie, 24 ans, qui enchaînait les missions en intérim, avait fait des projets quand on lui a promis un CDI : elle espérait obtenir un prêt à crédit pour une voiture. La jeune femme avait déjà travaillé un an et demi chez Leclerc :
« Un CDI, c’est pas rien. On nous a dit : “Vous allez avoir un CDI.” Alors je me suis donnée à fond pendant deux mois. »
Pour rien du tout.

Dépoussiérer, ranger, nettoyer gratos

Pour les hôtesses de caisse, la formation pratique a débuté le 3 janvier et a d’abord consisté à faire le ménage dans le magasin encore en travaux. Poser des antivols sur des culottes et des soutiens-gorge, dépoussiérer, ranger, mettre en place... « On a fait la boniche », dit Laura, dans la poussière et au froid. « Sans aucun remerciement », précise Aminata.
« On a fait sans rien dire », assume Ouarda. Cette dernière assure avoir travaillé plus d’heures que prévu, avant l’ouverture : « On a fait un jour de travail en plus, sans être payés. » « C’est faux », tranche Loïc Delauney, le directeur du magasin, qui ajoute que tout le monde a participé à la mise en place, « moi et les chefs aussi ».
Le Leclerc de Fleury-Mérogis a été inauguré le 15 janvier. Parmi les employés, il y a les POE et, sans compter le directeur, trois chefs qui sont salariés de Leclerc. Derrière les caisses, il n’y avait que des formés, assurent les hôtesses de caisse interrogées.
 

« J’étais perdue, j’ai craqué »

Le premier jour, Aminata a pleuré devant les clients :
« J’étais perdue, j’ai craqué. Je ne connaissais rien et on était livrés à nous-mêmes. »
« On a travaillé comme de vrais employés », opine Ouarda.
Laura dit qu’ils ont simplement suivi une petite formation en caisse, à vingt sur une machine. « On devait être en binôme le jour de l’ouverture, on a commencé seuls. »
Delphine Persac, directrice de Formadif, assure que les POE ont eu une formation pour ouvrir et fermer une caisse :
« Après, si elles discutent pendant la formation, c’est sûr... A un moment, il faut se remettre en question. »
« C’était du démerdage », expose Ouarda qui a débuté à la caisse avant d’être transférée à l’accueil. Elle explique qu’elle supervisait la ligne de caisses et devait faire remonter le chiffre d’affaires toutes les quinze minutes.
« Je devais établir les commandes et les factures, créer les cartes de fidélité. Personne ne m’avait jamais montré. [...] J’ai demandé à être formée à l’accueil, en vain. »

« On me criait dessus »

Pendant ce mois et demi, quatre des formées interviewées par Rue89 se sont senties méprisées. Les responsables leur parlaient mal, se plaignent-elles. En formation théorique, on leur a dit de sourire, d’être polies, de vouvoyer.
« On nous a parlé de respect, mais le respect allait dans un sens, pas dans l’autre », soulève Elodie. « On était obligés de les vouvoyer mais ma responsable me tutoyait », ajoute Ouarda. « Je me suis dit : “Faut pas que je parle, sinon j’aurai pas mon CDI” », ajoute Aminata.
Et puis rapidement, il y a eu les premiers départs. « On avait la peur au ventre parce qu’on voyait des gens se faire virer, pour des motifs assez farfelus », relate Ouarda. Elle a été convoquée le 28 janvier et ils l’ont fait pleurer :
« On me criait dessus, on me coupait la parole. On m’a dit que les gens comme moi devaient dégager. La violence verbale et gestuelle était difficile à supporter. »
Le même jour, Laura est partie. « Je me sens dégoûtée, humiliée », dit-elle aujourd’hui. « On s’est fait avoir. »
Jessica, 23 ans, rapporte qu’on lui a conseillé de changer, « que j’avais trop d’expérience en caisse et qu’ils me voyaient bien travailler avec les enfants ». C’était le 18 janvier, trois jours après l’ouverture. Au RSA, elle avait pris exprès une nounou pour son enfant de 18 mois :
« Si j’avais su... Ça m’a fait perdre deux mois pour rien. »

« Je suis en colère d’avoir été utilisée »

« Jusqu’au 21, on m’a dit que j’étais un bon élément », retrace Aminata qui se retrouve aujourd’hui sans-emploi. A la caisse, elle avait oublié de faire signer trois chèques à des clients qui, assure-t-elle, sont revenus le faire :
« J’étais en formation, ce n’était pas une faute grave. Sur le document de Pôle emploi, ils ont marqué que je ne répondais pas aux attentes du magasin. On m’a virée sans raisons valables.
Avant moi, trois personnes ont été virées : l’une était trop réservée, l’autre avait trop expérience, l’une n’était pas aimable... Ils nous ont utilisés juste pour l’ouverture et pour faire le ménage. »
Elodie, renvoyée aussi, se dit « démotivée ». « Ils ont fait des profits sur nous et sur l’Etat », estime-t-elle.
En fonction de leur situation, les chômeurs ont touché des indemnités de quelques centaines d’euros versées par Pôle emploi, plus 6 euros par jour pour les repas.
  • Ouarda a reçu 260 euros pour décembre, 512 euros en janvier ;
  • Laura 380 euros en décembre, 777 euros en janvier.
Sans compter que plusieurs formés ont dû acheter des pantalons noirs et des chaussures de ville présentables, pour porter l’uniforme. Ça a coûté 70 euros à Aminata.

« Nous, on a fait notre travail »

Mercredi 12 février, le Pôle emploi d’Evry a reçu les demandeurs d’emploi qui ont fait remonter leur expérience. Contacté par Rue89, un porte-parole de Pôle emploi Ile-de-France estime qu’il est encore tôt pour en dire plus.
« En général, ce genre de prestations remportent un succès », note-t-il au sujet des POE.
« Mais on ne peut pas obliger la boîte à recruter quelqu’un. On ne fait que croiser l’offre avec la demande. »
« Si elles ont un problème, qu’elles m’appellent », tranche Dephine Persac de Formadif, qui estime n’avoir rien à se reprocher. « J’ai toujours été dispo, j’ai fait ma partie du boulot. » Sur la promesse de CDI, elle balaie :
« Les conditions étaient claires : ils devaient être exemplaires. »
Pour Delphine Persac, les raisons de renvoi étaient « légitimes » : « Après, elles l’entendent ou elles ne l’entendent pas... »
Le directeur du Leclerc de Fleury-Mérogis reconnaît avoir recruté « six ou sept » personnes en plus, dès le début. Ajoutant ainsi que quatre personnes ne se sont pas présentées en formation :
« Il y a eu des démissions de leur part et certaines n’ont pas fait l’affaire. D’autres ne sont pas faites pour ça. On a cru en des personnes qui nous ont déçus. Nous, on a fait notre travail. »
Maître Sofiane Hakiki compte déposer la semaine prochaine une plainte au pénal.

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